Amnésie

Un mal de crâne comme je n’en ai encore jamais eu précède même la conscience lorsque je me réveille. Que s’est-il passé ? Aurais-je pris la cuite de ma vie ? Pour le moment, je ne me rappelle de rien. Même mon nom m’échappe un instant avant de me revenir.

La texture des draps, la sensation du matelas sous mon poids, je ne les reconnais pas. Je ne suis pas dans mon lit. Je me tourne, cherche à tâtons un interrupteur que je finis par trouver non sans peine. Une lumière jaune envahit la pièce. Je suis dans une chambre d’hôtel bon marché. Un lit double, une petite table, une chaise, une télé et un lavabo composent tout le mobilier.

Je ne sais pas ce que je fais là. Je ne sais même pas dans quel pays du monde je me trouve. Je me lève. Mon corps me fait une impression curieuse : il m’est toujours familier, mais étranger à la fois. Il ne réagit pas exactement comme il le devrait. Il me paraît à peine plus lourd, plus lent, plus raide. Je regarde mes bras, ma poitrine, mes jambes. Je suis surpris d’y découvrir bon nombre de poils blancs. Mes membres sont également plus épais, mon ventre plus rebondi.

Je me place en face du miroir au-dessus du lavabo. Je m’y vois avec l’apparence d’un homme dans la cinquantaine. Je m’attendais pourtant à ne pas avoir plus de vingt-cinq ans. Que m’est-il arrivé ?

Je plonge mon visage dans l’eau à peine fraîche. La migraine s’apaise. Par la fenêtre, je contemple bien au-dessous de moi une ville endormie. Je ne la reconnais pas. J’allume la télé et finis par trouver une chaîne d’information qui me donne la date exacte. J’apprends ainsi que j’ai cinquante-quatre ans. Je laisse défiler devant mes yeux des actualités me parlant de guerres dont j’ignore tout, de virus ravageurs dont le nom ne m’évoque rien, tandis que la mémoire me revient lentement.

Sur la table est posée une petite soucoupe à laquelle je n’avais pas prêté attention jusqu’ici. Elle contient une pilule noire et une carte sur laquelle est écrit : « Mange-moi. » On dirait mon écriture, mais elle me paraît bizarrement différente. Je veux dire qu’elle est si semblable à la mienne que n’importe qui la confondrait et que, même moi, en y prenant garde, je demeure perplexe. Je ne parviens pas à découvrir de véritable différence, cela reste de l’ordre de la sensation vague.

Je joue avec la carte entre mes doigts, regardant ce comprimé à la couleur inhabituelle. Le mal de tête a disparu. Un souvenir précis me revient.


— Je suppose qu’on t’a déjà parlé des trois pilules.

Depuis que ce recrutement avait commencé, cet officier était le premier à me tutoyer. J’en éprouvais une joie infantile mêlée de fierté. Je faisais maintenant partie des leurs. Je ne pus empêcher un léger sourire de se dessiner sur mes lèvres.

Il le remarqua et posa l’index sur un comprimé noir dans une petite boite métallique posée entre nous sur le bureau. Il y en avait deux autres : un bleu et un rouge.

— La première est l’une des rares bontés que l’Agence aura à ton égard. Il s’agit d’un poison rapide, indolore et sans antidote. Tu n’y auras recours que si tu es sur le point d’être capturé par l’ennemi. Après, il sera trop tard. Cela pour t’éviter des souffrances inutiles.

Un classique des services secrets, pensai-je.

— Et les deux autres ? demandai-je, désireux de passer à un autre sujet.

— L’Agence ne tient pas à ce que tu te suicides pour conserver la confidentialité des informations que tu détiendras pour elle. Elle ne tient pas non plus à mettre un terme à ta vie lorsque tes services ne seront plus désirés. Aussi une méthode permettant une amnésie partielle a été mise au point. Il ne nous est pas possible de sélectionner dans ta mémoire les souvenirs que nous souhaiterions voir disparaître. Nous ne pouvons que choisir la période de temps que tu n’oublieras pas. C’est à cela que sert la pilule bleue. Elle protégera tous tes souvenirs antérieurs. Le jour où viendra le moment de te séparer de l’Agence, tu prendras la rouge. Tous tes souvenirs seront alors effacés, à l’exception de ceux, protégés, qui précèdent la prise de la pilule bleue. Si tout se déroule bien, cela ne se produira que le jour de ton départ en retraite. Éventuellement, une copie de la pilule rouge pourrait t’être administrée à ton insu : cela équivaudrait à un licenciement. À l’inverse, si tu la prends à ton initiative, nous en conclurions à une démission. Avec une exception : tu dois prendre la pilule rouge en cas de capture par l’ennemi. Que tu décides ensuite d’avaler la noire ou pas, il faut que tu prennes la rouge. Impérativement. Elle ne t’évitera pas les tortures, mais tu ne pourras pas trahir ton pays. Et, qui sait, peut-être même en sortiras-tu vivant. Pour résumer : démission, retraite, licenciement ou capture égalent pilule rouge.

Il marqua une pause, observant ma réaction afin de juger si je comprenais bien, ce qui était le cas. Il reprit.

— Pour faire partie de l’Agence, il ne te reste qu’une seule chose à faire. Avaler la pilule bleue. Tu comprends ?

J’acquiesçai.

— Tout est clair ? Tu n’as pas de question ?

Je n’en avais pas. On m’avait effectivement parlé des trois pilules et j’avais eu le temps de m’imaginer. Le jour de mon départ à la retraite par exemple. J’aurais l’impression de sortir de ce bureau en ayant à peine plus de vingt ans pour entrer dans une cafétéria à plus de soixante-cinq pour mon pot de départ, fêté avec des inconnus, mes collègues ou des acteurs payés pour jouer leur rôle. J’essayerais de rentrer chez moi. Mais saurais-je seulement où ? Je ne reconnaîtrais pas la plupart des rues. Si je m’étais marié, je ne reconnaîtrai pas ma femme non plus. Mes enfants ? Mes petits-enfants ? De parfaits inconnus. Mon pays, ma seule consolation sera de l’avoir servi de toute mon âme, jusqu’à cet oubli, jusqu’à accepter ce sacrifice : ne plus savoir ce que j’ai fait pour lui, ne plus savoir ce qu’aura été ma vie. Mon pays, sans doute ne le comprendrai-je plus. Les ennemis mortels d’hier seront devenus les alliés d’aujourd’hui. Bien des présidents se seront succédés et les nouvelles idées me seront incompréhensibles.

Les choses les plus simples seront pour beaucoup différentes. Mais lesquelles ? Et à quel point ? Ouvrir la porte de chez soi, monter dans une voiture, prendre le train, aborder quelqu’un, tout cela se fera-t-il encore de la même manière ? L’ignorance de ce qui aura changé et de ce qui sera resté identique deviendra source d’angoisse. Je ne saurai même pas ce qu’il me faudra réapprendre, surpris chaque fois par ce qui sera devenu différent et par ce qui sera resté inchangé.

— Tu es toujours désireux de rejoindre nos rangs ? demanda l’officier.

— Oui.

Il me versa un verre d’eau dans un gobelet et me tendit la boîte en métal que je pris. Je saisis la pilule bleue et la plaçai sur ma langue.

— Bienvenue dans l’équipe, fiston. Un jour, cette conversation sera ton souvenir le plus récent. Et ce jour-là, tu n’appartiendras plus à l’Agence. Nous ne compterons plus sur toi et tu ne pourras plus compter sur nous.

J’avalai. Je ne rappelle plus si je bus le verre d’eau ou si je toussai. Ce n’était pas hier, mais cela aurait pu être tout à l’heure.


Je n’ai pas soixante-cinq ans, seulement cinquante-quatre. Quelque chose d’imprévu s’est donc produit, quelque chose de suffisamment grave pour avaler la pilule rouge. Mais qui l’a décidé ? Est-ce moi par crainte d’être capturé ou l’Agence qui a perdu confiance en moi ? Je n’ai aucun moyen de le savoir. Je n’ai même pas idée de l’ennemi qui est à craindre.

Et qui a laissé cette pilule noire avec ce mot semblant écrit de ma propre main ? Est-ce vraiment moi ?

Comme un coup de tonnerre, quelqu’un frappe à la porte. Puis, une voix à l’accent étranger prononce : « Nous sommes là pour vous chercher. Ne faites pas de difficulté et accompagnez-nous gentiment. Ouvrez, sans quoi nous devrons nous montrer plus persuasifs. »

Que dois-je faire ?